Que ce dernier ait grandi entouré d'une mère et d'un oncle sourds, cela se sait peu. Cependant lorsqu'il évoque l’oeuvre dont il rêve, où il «  livrera les secrets les plus chers », Albert Camus est convaincu qu'il y mettra « encore au centre l'admirable silence d'une mère et l'effort d'un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence ». Ecouter ce qui se dit quand existe une peine à le dire, se battre pour s’approprier langue et littérature peuvent participer à un parcours intellectuel. Ce qu'il voulait mettre au centre de son oeuvre - une « certaine forme d'amour » entre une mère sourde et son fils entendant- passe largement inaperçu. Dans les multiples biographies, les milliers d'articles, les relations avec l'Algérie, Sartre, la Méditerranée, les libertaires, sont exposées, décortiquées. Bien peu, le lien qui peut exister entre une mère pauvre, qui ne lit que sur les lèvres et toute la vie d’un homme engagé aux côtés de ceux qui subissent l’exploitation et qui n’ont pas la parole. S'agit-il d'une inattention exceptionnelle ou bien l’indice d’une caractéristique essentielle de la minorité silencieuse, son invisibilité sociale ? Ces lacunes découlent, peut-être, d’un regard à sens unique. Une société qui évalue l'intégration des populations exclues ou vulnérables décline, d’emblée, les mesures particulières et les dispositifs spécifiques de prise en charge mis en place. Des exclus, des handicapés on n’attend rien. Tout aussi pertinent serait de mesurer l’intégration de personnes en fonction de ce qu’elles apportent. Ce n’est plus ce que sont les personnes qui occuperait toute réflexion mais le degré d'accueil de la société. Avec ce regard-là, la société française apparaît comme formidablement fermée aux sourds. Pendant plus d'un siècle, leur belle création, la langue des signes fut interdite. Aujourd'hui son enseignement formalisé n'existe toujours pas dans l'enfance des sourds. Les avantages qu'elle procure sont pourtant remarquables. Quelle que soit la langue des signes du pays et son lexique particulier, chaque locuteur est à même de communiquer grâce à l'universalité de sa syntaxe spatiale et de son iconicité créative. Un regard plus curieux s’interrogerait sur leur contribution dans le « vivre ensemble » : dans les pires moments, les sourds permettent d’en garder l'espoir. Au temps de l'apartheid, un des rares endroits où noirs, blancs, métis étaient assis sur les mêmes bancs était leur école. A Jérusalem, c'est aussi dans une école de sourds qu'il faut se rendre si l'on veut voir des chrétiens, des musulmans, des juifs étudier ensemble. Qui sont les handicapés de la communication?

En tant qu’auteurs ou que personnages les sourds apparaissent peu dans la littérature. Le sourd peut être le plus célèbre de la littérature, Quasimodo personne ne retient qu’il est sourd et s’exprime en langue des signes. Cette invisibilité sociale est commune dans de nombreux domaine. Pourtant d’une nouvelle récente de Amourakami Akira au roman Le coeur est un chasseur solitaire de Carson MCCULLERS, les sourds apparaissent dans des dizaines de roman. Cette rubrique des Editions du Crilence affichera des fiches de lecture de ces différents romans. Elle se fera l’écho des activités où les sourds et la langue des signes se font de plus en plus présentes comme la littérature jeunesse et la bande dessinée sans oublier l’appropriation réjouissante de nouvelles forme d’écrit.

 

Albert Camus, parole et silence

 

«  Ah, le pauvre enfant. » Réaction habituelle devant un nouveau-né entendant arrivant dans une famille de sourds. D’autres paroles de bienvenues seraient possibles : «  Peut-être un nouvel écrivain comme Albert Camus ! ».